Les scandales du poker online, vus par CBS 60 Minutes et le Washington Post
Comme nous vous l’avions annoncé ici-même, la très attendue enquête de CBS sur les problèmes de tricherie et l’industrie du poker online a bien été diffusée dimanche 30 novembre. Le reportage de 60 Minutes, commenté par Steve Kroft, portait essentiellement sur les scandales Absolute Poker et Ultimate Bet, qui ont aussi fait l'objet d’une série d'articles dans le Washington Post.
Après la diffusion du reportage, il y a beaucoup à dire tant sur le fond que sur la forme. L’influence et l’audimat de l’émission 60 Minutes sur CBS ont fait que beaucoup redoutaient le pire, anticipant un portrait biaisé d’une industrie du poker online montrée du doigt comme indigne de confiance, marrée de tricheurs de tous poils, ignorant le besoin urgent de régulations mises en places pour protéger des millions d’américains qui jouent online. Pour la plupart malheureusement, ces craintes de voir le poker online caricaturé se sont révélées en grande partie fondées au vu du contenu et du ton du reportage diffusé dimanche dernier.

L’article de Gilbert Gaul dans le Washington Post en revanche, fut beaucoup plus détaillé et surtout plus équilibré. Le fait que le reportage TV adopte un ton plus sensationnaliste est compréhensible jusqu’à un certain point, le temps alloué à la description des faits étant plus limité que dans les colonnes du célèbre journal d’investigation. Dès le début du reportage, la voix off de Kroft donne le ton pour la suite : « ce problème (ndt : les tricheries sur les sites de jeux d'argent en ligne) soulève de nombreuses questions sur l’intégrité et la sécurité de cette très profitable industrie obscure, opérant loin des lois américaines. »
Après quelques mots d’introduction sur le boom du poker, insistant brièvement sur l’importance de la victoire de Chris Moneymaker aux WSOP 2003 et la facilité de jouer au poker online, le narrateur Kroft assène son point de vue : « Nous devrions vous dire que cette industrie qui pèse 18 Milliards $ est illégale aux Etats-Unis, mais cette prohibition est quasiment impossible à appliquer, étant donné que les sites internet et les ordinateurs chargés de distribuer les cartes ou enregistrer les mises sont situés hors des frontières, au-delà de la juridiction des forces de l’ordre américaines. Contrairement aux casinos en dur, il n’y a quasiment aucune régulation, et encore moins de respect de la loi ou de supervision. »L’assertion que les jeux d’argent online sont illégaux aux USA est très discutable, et techniquement inexacte. Certes la provision d’argent sur un compte de poker online via une banque américaine est prohibée, mais utiliser des comptes à l’étranger pour jouer avec les fonds qui y sont déposés est parfaitement légal. Même s’il y a effectivement des Etats qui ont officiellement et spécifiquement banni le poker online, ce n’est pas le cas des USA en tant que pays. Et dire que les lois sont ignorées ou que les sites ne sont pas supervisés et largement exagéré, comme le prouve l’existence de la KGC (Kahnawake Gaming Commission), une commission de contrôle qui régule les licences de jeux online pour une bonne part des sites mondiaux, qui ont leur serveur sur ce territoire Indien du Canada.
Le reportage continue en présentant plusieurs joueurs de poker online, tels que Todd Witteles qui décrit comment le scandale Absolute Poker a débuté. Mais la narration devient rapidement tarabiscotée à l’évocation du scandale Ultimate Bet, survolant au passage le fait que ces deux sites ont le même propriétaire, mais oubliant de préciser que les deux tricheries n’ont rien à voir et n’impliquent pas du tout les mêmes protagonistes.Todd Witteles
Dans la première partie du document, Kroft explique « Mais ce qui met les victimes vraiment en colère c’est le fait qu’Absolute Poker fasse un deal avec le tricheur pour protéger son identité, en échange de ses aveux complets sur comment il s’y est pris. » Pourtant, en parlant du scandale UltimateBet avec l’enquêteur Frank Catania, le nom de Russ Hamilton est bel et bien évoqué ! Au final le reportage n’expliquait pas clairement que les deux scandales furent deux affaires distinctes, et l’émission aurait gagné en crédibilité s’il avait bien mis en évidence les différences majeures entre les deux affaires et leurs fautifs.
Il n’est jamais fait mention des efforts des deux sites pour renforcer leur sécurité, notamment la résolution du problème lié aux comptes « super users ». Le reportage omet aussi de parler du récent transfert d’Absolute Poker et UltimateBet sur un nouveau serveur commun au sein du réseau online Cereus dont la mission première est de restaurer la confiance dans ces deux salles de poker online.
Nonobstant la façon dont ils ont géré la crise, il eut été important de noter que les deux sites incriminés ont « bouché les trous » de sécurité et ont mis en place des procédures de surveillance anti-triche sans précédent dans l’industrie du jeu online. Ne faire aucunement mention de ces faits dans le reportage de 60 Minutes est une omission dommageable pour la crédibilité de son propos et la compréhension de toute l’histoire par le grand public.
Le reportage se termine sur un ton menaçant au travers des mots de Witteles dont l’interview complète a été largement éditée : « Mais ce qui fait vraiment peur c’est qu’il y a peut être d’autres comptes spéciaux comme ceux-ci, sur d’autres sites et peut-être utilisés avec autrement plus de discrétion. Et peut-être que les tricheries continuent sur d’autres sites qu’Absolute Poker et UltimateBet. » Ta-da-daaaaaa ! Ne manquait que la musique de film à suspense pour parfaire l’ambiance dramatique à la fin des 20 minutes de diffusion.Même en sachant que l’histoire est forcément mise en scène pour captiver les téléspectateurs, il me semble que cette émission amputée de faits qui sont parties intégrantes de l’histoire va laisser l’impression au téléspectateur lambda que le poker online est une industrie obscure et sinistre, gangréné par des tricheries en continu.
Le deuxième article de la série écrite par Gaul, titré “Débat prohibition contre régulation tandis que les parieurs utilisent des sites étrangers”, contient nombre d’informations pertinentes pour comprendre le contexte du jeu online. « Même si des joueurs parient des millions de dollars online, la confusion règne à propose du statut légal de ces paris en ligne, et des compagnies qui les organisent » écrit-il notamment, résumant le problème plus efficacement qu’en tentant de faire peur à coups de phrases chocs.
Gaul essaie d’entrer au cœur du débat sur l’état des jeux d’argent online aux USA, et à travers des interviews de John Pappas de la PPA (Poker Players Alliance) et plusieurs membres du congrès défendant de chacun ses intérêts, son article abordant les problèmes politiques, économiques et de liberté individuelle en jeu dans les questions de légalisation et de régulation.
En plus de cette seconde partie longue et minutieuse, Gaul a rajouté un supplément sur le site web du Washington Post intitulé « la Mohawk Connection » qui entre plus en détails sur les activités de la Kahnawake Gaming Commission et de son Grand Chef Joe Tokwiro Norton, et leur place dans l’industrie du poker online. L’information reste relativement cantonnée aux grandes lignes, cependant, étant donné que « Norton a décliné la proposition d’interview et a fourni peu de détails financiers sur ses sites de poker internet ».
Le reportage de Gaul pour le Washington Post raconte les scandales d’Absolute Poker et UltimateBet en se basant sur un récit chronologique et détaillé des faits, et explore les questions plus larges qui font débat. Tandis que le reportage 60 Minutes de CBS sembla apporter plus de confusion qu’autre chose, alors que la lecture des articles écrits donne une bien meilleure description de toute l’histoire.
Les joueurs que nous sommes et tous les acteurs de la communauté du poker peuvent faire le tri entre les informations factuelles et le journalisme à sensation dans le reportage de 60 Minutes, mais parmi les millions de gens qui ont regardé cette émission peu en sont capables, et leurs opinions pourraient bien être influencées négativement par ce reportage. On ne peut qu’espérer que la majorité entreverra néanmoins le besoin d’une régulation compréhensive des jeux d’argent en ligne malgré les omissions de Kroft dans 60 Minutes, mais il faudra du temps avant de savoir dans quelle mesure le grand public aura été, positivement ou négativement, influencé par ce reportage.












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