Les experts théoriciens du poker de tous horizons parlent souvent d’un concept appelé la « fold equity » et de sa prépondérance dans certaines situations. Ce paramètre, dont l’abbréviation commune est « FE », correspond à votre espérance de gains qui repose sur votre capacité à faire coucher votre adversaire.
Concept pas toujours bien maîtrisé par les débutants et le « fold equity » entre en jeu la plupart du temps dans les situations de « short stack », quand le tapis n’est pas beaucoup plus élevée qu’une relance standard. C’est ce paramètre qui pousse la plupart des joueurs de poker à envoyer leurs tapis avec une sélection de mains nettement plus large que d’habitude. La justification est simple : vous pouvez gagner le coup de deux façons au lieu d’une seule : si vous touchez au tableau ou si parvenez à faire coucher votre adversaire avec une main moyenne, une option non disponible si vous vous contentez de payer puisque vous offrirez des côtes de pot trop intéressantes à votre adversaire.
Prenons un exemple concret. Vous avez un M de 8 dans un Sit n’Go à la bulle. Les tapis sont les suivants :
1. Chipleader - 6.049$
2. TagMaster – 4.522$
3. Hero (Vous) – 2.554$
4. BubbleBoy - 1.875$
Les blinds sont à 100/200 et 3 joueurs seront payés. Certes un joueur a moins de jetons que vous mais si vous jouez trop serré, le gros tapis, probablement aidé par le second, va pratiquer une « tactique de l’assèchement ». En relançant alternativement à 700 jetons, ils vont vous forcer à entrer dans des coups avec des mains moyennes et vous pouvez être sur qu’ils feront une mise de continuation pour vous forcer à mettre votre tapis en danger. Si vous payez une seule relance, vous aurez 1.500$ au pot et 1.854$ derrière, autrement dit vous êtes quasiment « pot committed », trop impliqué en terme de tapis pour pouvoir lâcher votre main. Et votre tapis ne pèsera pas trop lourd, vos chances de bluffer ce coup sont limitées. La solution consistant à envoyer tapis avec vos meilleures mains est vouée à l’échec faute de temps. Il vous reste une arme : la « fold equity ».
Au lieu de relancer ou payer, envoyez votre tapis. Pas comme un maniaque, non, mais ne réfléchissez pas trop quand même. Pour vous aider à bien utiliser cet atout, voici quelques situations typiques de tournoi où vous allez devoir soit utiliser votre « fold equity », soit l’ignorer, et surtout pourquoi.
Fold Equity : le privilège du premier relanceur pré-flop
C’est l’archétype de la situation à laquelle tout le monde pense en premier lorsqu’on évoque la « fold equity ». L’une des idées directrice du jeu « short stack » est de ne jamais laisser votre tapis fondre au point où vous n’avez justement plus de « fold equity ». Si vous faites tapis pour 5 blinds à la bulle vous serez probablement payés par plusieurs tapis qui feront parole jusqu’à la rivière pour vous sortir sans grand risque. En gardant l’opportunité de faire coucher vos adversaires vous enlevez le facteur chance du poker quand vous y parvenez.
Par exemple, sur une table de 9 joueurs où les blinds sont à 500/1000 avec des antes de 100, quelle taille de tapis représente la limite entre avoir de la « fold equity » ou pas ? La plupart des joueurs suffisamment armés en jetons paieront depuis la grosse blind avec une côte de 2 contre 1 ou mieux, les joueurs plus serrés que la moyenne auront tendance à jeter leurs mains moyennes en dessous de As-10 alors que les joueurs plus larges paieront avec des mains marginales comme J-8 ou Q-9. Rares seront les situations où un gros tapis refusera cette côte de 2 contre 1. Vous devez donc avoir assez de tapis pour faire coucher votre adversaire, soit à peu près 8-10 grosses blinds au minium pour pouvoir envoyer tous vos jetons pré-flop en premier de parole, pour que votre « fold equity » soit suffisante. Quant aux mains que vous voulez jouer dans ces situations, tout dépend de votre évaluation de la probabilité d’être suivi par les joueurs derrière vous, ainsi que de votre position, car vous avez plus de chances d’avoir l’air de voler le coup au bouton ou en petite blind.
Si vous pensez être payé par un joueur plutôt large alors votre éventail de mains sera d’autant plus large. Si les joueurs derrière vous jettent leur main 9 fois sur 10 et n’en profitez pas vous ratez des occasions de prendre des jetons, indiquant que vous misez trop en fonction de la force de vos cartes.
S’il y a des chances que votre adversaire vous paie, votre sélection doit être resserrée car vous allez avoir besoin d’une main qui a des chances raisonnables de battre une main moyenne. Je vois souvent des joueurs envoyer leur tapis avec un As et un petit kicker. C’est une mauvaise idée car dans le panel de mains susceptibles de vous payer il y a justement tous les As, et vous tomberez souvent sur un kicker plus fort. Je préfère nettement envoyer avec 7 et 8 assortis que As-5 dépareillé. Si c’est 2 mains sont payées par disons As-Valet, la première a 41% de chances de gagner contre 25% pour l’As. L’As vous avantagera les quelques fois où vous tombez sur une petite paire surtout si votre kicker est au-dessus, car dans le cas contraire vos 3 outs directs ne seront que trop rarement au rendez-vous et cette situation affecte votre espérance de gains.
Fold Equity : le paramètre essentiel du « squeeze play »
Avec plusieurs limpeurs dans le pot, vous aurez besoin de davantage de tapis que si vous relanciez en premier de parole, mais cette situation peut se révéler le "spot" idéal pour voler un bon tas de jetons sans trop de pression. En fait si j’ai le choix, je préfère sur-relancer un pot à tapis avec plusieurs limpeurs avant moi que de faire tapis en premier de parole. Je peux prendre pas mal de jetons avec ce « squeeze » ou je représente encore plus de forces qu’un tapis « open shove » qui peut apparaître comme un acte de désespoir. Il y a toujours une chance qu’un des limpeurs ait sous-joué sa main comme une paire moyenne et décide de vous payer. Mais à long terme et sachant que vous réservez ce « squeeze play » quand vous avez vraiment besoin de jetons, l’espérance de gains avec ce type d’initiative est largement « EV+ » c'est-à-dire qu’on gagnera plus qu’on ne perdra sur le long terme, et ce uniquement grâce à la « fold equity ».
Disons que vous avez 12.000 jetons sur notre table de 9 joueurs avec des blinds à 500/1000 et des antes à 100. Il y a 3 limpeurs avant vous et vous êtes au bouton avec
, clairement pas la main du siècle, et justement. Il y a 5.400 dans le pot et vous faites tapis pour 12.000. Admettons que lorsque votre sur-relance sera suivie, vous perdrez 2 fois sur 10 et vous gagnerez 1 fois sur 10. Les 7 autres fois, tout le monde se couche et vous prenez le pot.
Mathématiquement parlant cela donne :
Pertes = 12.000x2 = -24.000
Gains préflop = 5.400x7 = +37.800
Gains à l’abattage = 17.400x1 = +17.400
Votre gain net moyen sur 10 mains est de 31.200 soit 3.120 par main, soit 25% de tapis en plus par main. Et même si vous en perdez 3 sur 10, vous êtes encore positif !
Fold Equity : indispensable pour les coups de « resteal »
Quand vous sur-relancez un relanceur, non seulement vous avez besoin d’assez de jetons pour casser les côtes de la main adverse, mais vous devez aussi être sur que votre adversaire peut coucher sa main dans ce genre de situation. Les meilleures mais pour sur-relancer quand vous avez un tapis moyen ou petit, sont les mains qui ont le plus de valeur à l’abattage (« showdown value ») comme A-K, A-Q, Q-Q. Envoyer votre tapis avec ces mains est beaucoup plus profitable que de vous contenter de payer une relance et voir un flop affreux qui donne les nuts à votre adversaire.
Rélféchissez, si vous touchez une de vos cartes, dans la plupart des cas votre adversaire ne vous paiera pas avec une main que vous battez, et vous paiera avec une main qui vous bat. D’un autre côté vous raterez le flop deux fois sur trois et aurez jeté vos jetons pré-flop par la fenêtre. En faisant tapis vous maximisez votre espérance de gains pour toutes les mains où vous touchez vos cartes et toutes les fois où vous êtes payé par une main inférieure comme K-J ou K-10. Vous pouvez aussi et surtout gagner le coup sans le jouer à chaque fois que vos adversaires se coucheront.
Parmi les situations les plus récurrentes où la « fold equity » joue à plein, on retrouve une autre forme de « vol » qui est de plus en plus courante sur les tapis verts online : le « resteal ». Quand un joueur relance depuis le cut-off ou du bouton en position tardive, une sur-relance au bon moment peut être une excellente source de jetons. Comme pour le « squeeze », le « resteal » nécessite un minimum de jetons pour réussir. 8 à 10 blinds risquent de ne pas suffire et vous devrez plutôt compter sur 15 blinds environ pour pouvoir faire passer votre adversaire.
Le fait que ce coup soit de plus en plus joué a un effet pervers, les relanceurs paient de plus en plus « light », soit avec des mains de moins fortes mais suffisantes pour l’emporter si vous bluffez avec une main trop faible. Dernièrement j’étais 5e sur 14 survivants dans un tournoi de 350 joueurs où les prix augmentaient fortement à partir de la 5e place. Nous étions en main-par-main et près de la bulle de la table finale, j’avais 49.000 jetons sur des blindes à 150/300. Un joueur qui venait de relancer au bouton relança à nouveau du cut-off pour 9.000. J’avais
et je voyais le relanceur sur As-x. Un ami qui regardait ma table eut la même réaction que moi : « resteal » bien sûr. Je n’étais pas court en jetons et on peut dire que ma « fodl equity » était excellente même s’il me couvrait de quelques milliers de jetons. Personnellement je calculais rapidement que cet adversaire avait de grandes chances de coucher son As mais pouvait aussi payer, au mépris des côtes et de ses chances réelles.
J’indiquais à mon ami que vu mon stack il ne me paraissait pas opportun de le risquer dans cette situation. J’avais beaucoup plus intérêt sur cette table à prendre les coups en position et relancer mes bonnes mains que risquer mon tournoi à ce moment-là. Je faisais tapis comme pour prouver que le risque n’en valait pas la chandelle, et indiquait au passage à mon ami que si je perdais ça serait de sa faute. Le relanceur paya avec
, une main souvent battue dans ces situations, le tableau n’apportait rien de bon et je sautais avec un prix dérisoire aux portes d’une table finale qui me tendait les bras. La morale ? Lorsque vous avez TROP de tapis votre « resteal » sera interprété comme un coup d’intimidation, une façon de dire « touche pas à ma blinde » qui sera vu comme un bluff et peut vous coûter cher face à un plus gros tapis. A vous d’être certain que le joueur va se coucher avec une main moyenne, dans le cas contraire évitez de vous engager dans un telle confrontation sans une main solide, au grand minimim As-Valet assorti ou une paire au-dessus du 8.
Nous avons passé en revue les principales situations dans lesquelles la « fold equity » joue un rôle majeur. La plupart de ces situations concernent le jeu pré-flop, en particulier dès que l’on est petit tapis ou en passe de le devenir inéluctablement si on ne prend pas assez l’initiative. Tous les grands joueurs savent que dans les moments clés des tournois les tailles de tapis comptent autant sinon plus que les cartes ou la position.
Comprendre ce concept peut vous faire ajouter un arsenal d’armes indispensables pour rendre votre jeu plus efficace et plus profitable. Dans un prochain article nous parlerons de la « fold equity » post-flop. D’ici là, mettez à profit ce que vous avez appris et n’hésitez pas à jouer de votre tapis, qu’il soit gros ou petit ! Bonne chance à tous !
Il vous reste à vous entraîner avant de maîtriser cette arme, un moyen sur et efficace est l'opportunité du tournoi freeroll. Au dela du fait que vous pouvez gagnez de l'argent , il est avant tout le seul moyen de ne pas en perdre , mais surtout de pratiquer des heures durant dans les mêmes conditions qu'un tournoi a buy-in. Notre section de tournois exclusifs vous donne la chance de mettre à profit cette théorie, utilisez la à bon essian.