Malgré l’image d’Epinal qui tend à promouvoir l’idée qu’être un joueur professionnel de poker est synonyme d’argent facile, le gouffre qui sépare ce rêve de la réalité peut ramener sur terre même les joueurs les plus expérimentés du circuit. La vie glamour entre grands hôtels de luxe et casinos branchés, les voyages aux quatre coins de la planète, les gains faramineux, font tous partie d’un fantasme partagé par ceux qui n’ont jamais connu les affres du quotidien d’un joueur de poker pro.
Contrairement à une autre idée reçue, tous les joueurs pros n’ont pas la chance d’avoir signé un contrat de sponsoring avec une salle de poker online, loin s’en faut, et peu d’entre eux peuvent se targuer de pouvoir bénéficier de l’exposition médiatique et des opportunités promotionnelles d’un Daniel Negreanu ou d’un Phil Hellmuth. Dans le monde pro pour chaque Phil Ivey, il y a plus de 10 anonymes qui vivent dans l’ombre dont le quotidien ressemble souvent à une partie de poker. Avec ses moments forts bien sûr, mais aussi et surtout avec de longues périodes d’échecs répétés qui mettent à l’épreuve les nerfs des joueurs les plus solides et les plus expérimentés.
Ainsi, même les joueurs les plus connus du circuit ne sont pas immunisés contre les avatars d’un jeu dont les pires démons peuvent parfois leur faire vivre un enfer personnel. Malheureusement pour lui, T.J. Cloutier est un exemple vivant des extrémités dans lesquelles peut tomber tout joueur de poker, connu ou non. Cloutier, le seul joueur à avoir gagné un bracelet WSOP dans chaque variante d’Omaha, a été vu aller et venir entre les tables du Rio pour emprunter de l’argent à de nombreux joueurs présents, ainsi que me l’ont confirmé plusieurs professionnels à qui j’ai pu parler. En revanche, certain de ses professionnels m’ont aussi précisé que grâce à une série de gros coups lors d’une session de craps (une passion qui est une des raisons de sa situation actuelle), Cloutier conduisait désormais son scooter à droite et à gauche avec un sac de cash sous le bras pour rembourser tous ses « sponsors ». Malgré cette rapidité à s’acquitter de ses créances, quand on voit qu’un joueur de classe mondiale aussi respecté que peut l’être T.J. Cloutier, en est réduit à ramasser les miettes d’autres joueurs pros, cela en dit long sur les coups durs que peut infliger ce jeu à ceux qui ont décidé d’en vivre.
Prenons un exemple concret. Imaginons que vous ayez démarré une carrière pro suite à quelques bons résultats, et que vous ayez la chance de remporter un gros tournoi online pour un gain conséquent de 500.000$. Pas mal non ? Plus d’une personne penserait être désormais à l’abri du besoin pour un bon moment, voire pour le restant de leur vie. Si vous êtes malins vous parviendrez peut-être à éviter une partie des taxes que le gouvernement aimerait vous voir payer, mais dans tous les cas il sera difficile de garder plus de 400.000$ en cash une fois que vous aurez su quoi en faire. Si comme moi vous êtes un citoyen Américain, vous pouvez déjà vous préparer à vous séparer de plus de 150.000$ (une estimation basse) en impôts divers et variés. Cette manne tombée du ciel représente à vos yeux le coup de pouce qu’il vous fallait pour faire éclater votre talent sur la scène du poker mondial, et vous décidez de partir à Las Vegas pour tenter votre chance dans un maximum de tournois WSOP. Entre les dépenses pour votre voyage, l’hôtel, les restaurants, vous pouvez compter un minimum de 5.000$. En sachant que si vous voulez vraiment profiter des « loisirs » multiples que peut offrir une ville de plaisir et de débauche comme Las Vegas, cette addition peut facilement tripler. Le coût total des droits d’entrée pour la totalité des tournois que vous voulez jouer est de 100.000$ (ce qui est à peine le prix combiné des deux tournois high-roller, le Event 2 anniversaire à 40.000$ et le H.O.R.S.E 50.000$).
Avez-vous jamais entendu parler d’un joueur de poker traversant une série noire de deux mois ou plus ? J’imagine que oui, et il y a même de fortes chances que ce vous ayez vécu un tel « bad run » à titre personnel. Pour certains, la série noire peut coûter très cher. Aujourd’hui encore, Rick Fuller me racontait justement que lors des dernières WSOP il n’arriva pas une seule fois à la première pause dîner dans une vingtaine tournois consécutifs.
Maintenant, imaginons que vous traversez le même genre de mauvaise passe que Rick Fuller l’été dernier. Bye bye les 100.000$. Tout d’un coup, de votre énorme gain de 500.000$ il ne reste plus que 245.000$. Voilà comment on passe de héros à zéro, et c’est très exactement ce qui arrive à de nombreux joueurs pros. Les plus disciplinés prendront le plus gros de leur gain et l’investiront dans diverses opportunités, se contentant de jouer une petite portion des 500.000$. Mais, la discipline est l’une des qualités les plus rares chez ceux qui s’assoient autour d’une table de poker.
Revenons aux WSOP. J’ai remarqué une tendance générale qui pousse de nombreux joueurs à faire tapis préflop pour des montants totalement disproportionnés. Un exemple frappant de cette mode fut Brian Townsend lorsque dans le tournoi Event 2 $40k il envoya son tapis pour l’équivalent de 20 grosses blindes depuis le bouton. C’est un coup hyper-agressif mais on ne peut plus standard chez nombre de joueurs de poker online professionnels. Isaac Haxton lui-même a usé de cette tactique du méga-overbet en table finale de ce même tournoi. Le problème avec ce genre d’action, c’est que les autres joueurs savent bien que la plupart du temps le relanceur à tapis possède une main avec laquelle il ne veut pas être suivi, comme K-J assorti ou A-8 dépareillé. Non seulement il ne veut pas être suivi, mais il veut encore moins se retrouver avec un mal de crâne en cas de relance ou de resteal adverse, et envoyer son tapis est encore le meilleur moyen d’empêcher un bluff adverse. Par conséquent, lorsque vous êtes en fait payé, le plus souvent vous serez archi-battu et jouerez votre tournoi avec 30% ou moins de chances de vous en sortir vivant. A vous de voir si vous voulez jouer 40.000$ à ce genre de roulette russe.
Aujourd’hui à 13H00 fut annoncé qu’il restait six places encore disponibles dans le « donkament » à 1.000$. Si je les avais eu sur moi, j’aurais sans aucun piqué un sprint jusqu’au bureau d’enregistrement pour m’inscrire dans ce tournoi. Plus de 6.000 joueurs s’y présentèrent, et que les coffres du Rio étaient remplis de plus de 6.000.000$ en cash rien qu’avec les droits d’entrée de ce tournoi. Lorsque ce dernier débuta, une des mes ex-élèves de poker m’a envoyé un sms pour me dire qu’elle déjeunait avec Eric Lynch. Juste pour montrer le genre de gars sympa qu’est Lynch, puisque les deux ne s’étaient jamais rencontrés et qu’il a été d’accord pour déjeuner tout en parlant poker avec elle.
Le Champions Event a aussi commencé, et si ce tournoi ne me semblait pas présenter un grand intérêt en soi, voir tous les anciens champions rassemblés autour d’une table pour une photo souvenir fut un moment assez rare pour tout railbird passionné. Alors que les champions étaient présentés un à un, Avec l’humour inimitable qui le caractérise, Daniel Negreanu, qui jouait dans le 1.000$ sur une table à proximité immédiate de la cérémonie, se leva pour faire une annonce. « Et voici maintenant le champion 1994 Russ Hamilton. Euh, non, attendez... », le facétieux Canadien faisant bien sûr référence à l’ex-champion récemment condamné dans le cadre du scandale de tricherie sur Ultimate Bet.
Retour en coulisses, loin de l’action et des cartes… Je suis allé dîner avec Rick Fuller, et les détenteurs de bracelets WSOP Rep Porter et Brandon Cantu. La discussion fut enjouée et passionnée, comme c’est généralement le cas avec ces gars-là. Fuller et Cantu passèrent un long moment à débattre des détails d’un pari entre les deux gagné par Fuller. Chacun avait en fait parié 2.000$ que si l’autre perdait il devrait se percer l’oreille droite et porter un petit anneau doré pour le reste des World Series. Une des clauses du pari étant que pour échapper à ce gage le perdant devrait s’acquitter de 10.000$. D’après vous, sur quoi avaient-ils parié ?
Réponse : un pile ou face.
Le Guide du Parieur Dégénéré sera publié cet automne par Messieurs Fuller et Cantu, docteurs honoris causa de cette spécialité.
Cantu essaya désespérément de se retirer du pari, mais Fuller se montra totalement inflexible et ne montra aucune compassion pour le sort de l’oreille droite de son infortuné adversaire. De ce que je compris de la conversation, il semblerait que Cantu soit plus enclin à payer les 10.000$ de pénalité que se faire percer une oreille.
Franchement, les bras m’en tombent.
Ce fut une journée bien remplie au Rio et le reste des WSOP devrait être du même acabit. Sur notre agenda, nous avons le Day 2 du tournoi 1.000$, le début du PLO 1.500$, et le championnat du monde de 7-Stud à 10.000$.
D’ici là, portez-vous bien, et réfléchissez à ce que je vous ai raconté plus haut la prochaine fois que vous rêverez de remporter un gros gain pour vous lancer dans la vie trépidante, mais souvent difficile, d’un joueur de poker professionnel.
Aaron Hendrix, depuis le Rio pour PokerWorks. (crédis photos : worldseriesofpoker.com)
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